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Un soir d’hiver comme tant d’autres. Un coureur des bois s’ennuyait de sa famille et de sa blonde. Il n’y avait pas de routes à travers les bois et les fibres. La route, c’était l’eau, et quand elle était gelée, bien «c’était à l’eau». Tu ne pouvais plus voyager. Pas besoin de vous dire que les soirs d’hiver étaient longs et ennuyants. Un de ces soirs d’ennuyance, plusieurs amis coureurs de bois et apprenti coureur de bois s’étaient rassemblé autour d’un feu. Le grand Baptise Beaufouet se lève et a dit aux autres:

« On serait ben à soir, les gars, à fêter et danser chez nous au village. Il y a sûrement une veillée chez le père Bourret. Ah, si je pouvais donc y être avec ma blonde. Pour y conter fleurette, y donner un beau bec à pincettes. »

Dans le groupe Jos dit la Branche était toujours silencieux du soir au matin. Il les écoutait sans dire un mot et les fixait avec son regard des plus mystérieux. On le soupçonnait de faire de la magie noire. Tout à coup, il leur dit dans le tuyau de l’oreille : « C’est bien simple, les gars, on va y aller en chasse-galerie. »

« Quoi!!! Dirent-ils. En canot volant dans les airs, tu y penses pas, c’est interdit.»

« Oui, oui, répond-t-il, nous serons en bas avant minuit. Il faut juste pas prendre de boisson forte pendant le voyage, pas dire de jurons, éviter de frôler les croix des clochers d’églises et revenir en douce avant le lever du jour. »

« C’est OK, dit Baptiste Beaufouet. Il y a du diable là-dedans mais pour voir ma blonde, je suis prêt à n’importe quoi, surtout à 300 kilomètres de la maison. Vite, les gars ! Tout le monde dans le canot. Enlevez vos scapulaires. On est le nombre pair, c’est ça qu’il faut.» Il faisait assez frette que la neige crissait sec.

Jos la Branche s’installe en arrière comme gouvernail et leur demanda de prononcer avec lui la formule magique :             « Acabri, Acabra, Acabragne, canot volant, fais-nous voyager par dessus les montagnes. » Et le canot file, file comme le vent. Ça surplombait les forêts noires. Les avirons avaient un peu l’air de balais de sorcières qui balayaient les poussières d’étoiles.

Au loin, ils commençaient à voir les petites lumières comme des chandelles sur un gâteau de fête au crémage blanc. Ah, ça va fêter en grand. En un rien de temps, les voilà rendus chez le père Bourret, où il y avait une grosse veillée. Ils furent reçus comme des rois qu’on n'attendait pas. Beaufouet faisait des steppettes avec sa blonde. La Branche jouait des cuillères. Ça veillait en vieux péché, je vous en passe un papier. Mais le temps passe dans le temps de le dire et avant le lever du jour, il faut filer en douce et remonter au camp.

« Acabri, Acabra, Acabragne, canot volant, fais-nous voyager par-dessus les montagnes. » Et file encore le canot comme le vent. Il faut attacher Baptiste Beaufouet qui est saoul dans le fond du canot, il commençait à gueuler trop. Tout-à-coup la peur les prend, car le canot s’en va en zigzaguant. Baptiste Beaufouet se défait de son bâillon et lâche un juron : « Saint sapin de vieilles si croches en poêle de diable couetté pis noyé dans l’eau bénite! » On va-tu y arriver, pis vite!

Le canot frappe une épinette blanche et le groupe dégringolent en bas comme des perdrix dans une neige en poudrerie. Heureusement pour les gars, les bancs de neige les ont reçus comme des matelas. Ils n’étaient pas trop loin du camp. Ils ont fait le reste du voyage à pied pour dégriser. Ils avaient des éraflures, des égratignures, des écorchures, des engelures, des boursouflures, mais pas de cassures.

Ils se sont bien promis qu’ils ne courraient plus la chasse galerie. Mais c’est vrai, mes amis, car de nos jours on n’entend plus personne raconter qu’ils ont aperçu un canot volant dans le frisquet de l’hiver. Peut-être qu’un jour quelqu’un racontera qu’il a cru voir dans un rayon de lune, au-dessus des grandes forêts coupées à blanc, un canot volant non identifié qui vient voir si malgré tout sur terre on sait encore s’amuser et faire la fête.

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